Il existe une espèce particulière d’objectifs, ceux qu’on se fixe le dimanche soir. « Il faut enfin que je m’y mette, à l’anglais. » « Je voudrais bouger davantage. » « Il est temps de remettre de l’ordre dans mes finances. » Ils sont sincères, ils sont justes, et ils ont un point commun : au bout d’un mois, impossible de dire si vous vous en êtes rapproché. Pas par paresse. Simplement parce que ces objectifs n’ont pas de bord où s’accrocher.
La méthode SMART a été inventée pour cela. En 1981, le consultant George T. Doran a publié dans Management Review un court article sur la manière dont les managers devraient écrire leurs objectifs pour qu’on puisse les vérifier. L’acronyme a si bien pris qu’on l’enseigne aujourd’hui dans les formations en entreprise et qu’on le cite dans les agendas, et il a fini par prendre un petit air de circulaire administrative. Dommage, car sous cette gangue se cache un outil simple et honnête. Allons le chercher là-dessous.
Pourquoi les objectifs meurent avant mars
D’abord le mécanisme, parce que sans lui les conseils tournent à la formule magique.
Un objectif flou n’a pas de premier pas. « Se mettre à l’anglais », on peut le commencer avec un manuel, une application, un professeur, une série sans sous-titres, ou avec rien de tout cela, et le cerveau, devant cinq portes, choisit généralement la sixième : remettre à plus tard. Ce n’est pas une faiblesse de caractère, c’est la réaction normale à l’incertitude.
Un objectif sans mesure ne donne aucune impression d’avancer. Vous travaillez depuis trois semaines et la question « alors, ça va mieux ? » reste sans réponse. La motivation se nourrit de progrès visibles ; quand ils sont invisibles, elle s’épuise sans bruit, et un soir vous n’ouvrez simplement pas le manuel.
Et la troisième raison, la plus importante. La plupart de nos objectifs naissent dans un état d’inspiration : le Nouvel An, un anniversaire, un lundi après une mauvaise semaine. Dans cet état, l’objectif prend la forme d’un désir de devenir quelqu’un d’autre, et non d’un plan d’action pour la personne que l’on est déjà. Deux semaines plus tard l’élan retombe, et le plan n’a jamais été écrit. Si cela vous parle, vous vous reconnaîtrez peut-être aussi dans le syndrome de la vie différée, cette impression que la vraie vie commencera toujours un peu plus tard.
La méthode SMART soigne les trois problèmes à la fois, mais à une condition : l’utiliser non comme une check-list, mais comme une série de questions gênantes posées à soi-même.
SMART lettre par lettre, sans jargon
S, précis. La question : que vais-je faire, exactement ? L’objectif doit se lire comme une scène de votre vie que l’on peut se représenter : vous, un mardi, 19 h 30, le parc, des baskets. « Bouger davantage » n’est pas une scène. « Rentrer du travail à pied sur trois arrêts de bus » en est une.
M, mesurable. La question : à quoi verrai-je que j’avance ? Il y a trois possibilités : une quantité (1 000 euros de coussin de sécurité), une fréquence (trois séances de sport par semaine) ou un fait (examen réussi, livre terminé). L’important est que la mesure ne dépende pas seulement de votre humeur.
A, atteignable. La question : où sont, dans ma vraie semaine, les heures pour cela ? Pas dans la semaine idéale d’une vidéo de motivation, mais dans celle de la dernière fois : avec le travail, les trajets, les enfants et les quarante minutes qui disparaissent dans le téléphone. S’il n’y a pas de place, il faudra retirer quelque chose, ou réduire l’objectif. Un objectif réduit que vous tenez est toujours plus fort qu’un grand que vous traînez en culpabilisant.
R, pertinent. La question : pourquoi est-ce que je veux cela ? C’est la lettre qu’on saute le plus souvent. La moitié des objectifs de nos listes sont empruntés : à nos parents, à notre fil d’actualité, à ce collègue qui a couru un marathon. La réponse honnête à « pourquoi » doit venir en une minute. Si elle ne vient pas, ce n’est pas votre objectif, et aucune méthode ne le sauvera.
T, limité dans le temps. La question : pour quand ? Une date de fin et une date de point d’étape. Un objectif sans date ne peut pas être raté, donc il ne peut pas non plus être atteint : il reste dans la liste pendant des années, comme une vieille conversation qu’on n’ose pas supprimer.
Voici ce que cela donne sur des exemples réels.
| Avant | Après |
|---|---|
| Bouger davantage | Trois sorties running de 30 minutes par semaine dans le parc près de chez moi ; d’ici le 1er mars, je cours 5 km sans m’arrêter |
| Reprendre l’anglais | 20 minutes d’application par jour + une conversation avec un anglophone par semaine ; en juin, je passe un test blanc de niveau B2 |
| Remettre de l’ordre dans mes finances | Chaque dimanche, 15 minutes pour passer en revue mes dépenses ; d’ici la fin de l’année, 1 500 euros de coussin de sécurité |
| Plus de temps en famille | Chaque samedi jusqu’au déjeuner sans téléphone, une activité commune au choix des enfants ; point d’étape à la fin de chaque mois |
Remarquez que dans la colonne de droite, presque tous les objectifs sont devenus des habitudes assorties d’une échéance. Ce n’est pas un hasard, c’est le grand secret de la méthode, dont on parle rarement.
Où SMART se casse
Un texte honnête sur une méthode doit dire où elle ne marche pas. Il y a au moins trois endroits.
SMART rend l’objectif précis, mais pas forcément le vôtre. On peut formuler à la perfection un objectif dont on n’a pas besoin, et le rater à la perfection. C’est pourquoi il vaut mieux vérifier la lettre R en premier, pas en quatrième. Si vous ne savez pas du tout ce que vous attendez de l’année, ce n’est pas SMART qui vous aidera d’abord, mais un regard plus large : la liste de cent objectifs montre quels domaines de votre vie sont vides, et ce n’est qu’ensuite qu’il est utile de préciser ce qui a résonné.
Une mesure trop rigide provoque le « tout ou rien ». Vous avez sauté deux sorties, vous êtes en retard sur le programme, et soudain l’objectif paraît raté. Alors qu’en réalité vous courez deux fois plus qu’en octobre. Le remède est simple : la mesure sert à voir le mouvement, pas à prononcer un verdict. Vous êtes en retard ? Réduisez l’objectif et continuez, au lieu de le clore pour de bon.
Vous ne contrôlez pas tous les résultats. « Trouver un emploi avant mai » ne dépend pas que de vous. Pour de tels objectifs, la formulation SMART doit porter sur le processus : trois candidatures par semaine, deux entretiens par mois, un CV à jour avant le 15. Le processus est entre vos mains, le résultat viendra comme une conséquence, et non comme une obligation.
Et un dernier piège qui ne tient pas dans l’acronyme : la quantité. Dix objectifs SMART ressemblent à un plan sérieux, mais ils se disputent la même soirée libre du mardi. Si votre liste est longue, lisez d’abord comment choisir les dix objectifs essentiels, et seulement ensuite passez-les à la moulinette SMART.
De la formulation au calendrier
Un objectif bien formulé ne fait encore rien. Il reste dans vos notes, un peu plus joli qu’avant. Pour qu’il se mette à vivre, il faut trois choses.
Premièrement : le prochain pas. Pas un plan sur trois mois, mais une action à faire dans les 48 heures : s’inscrire à un cours d’essai, acheter des baskets, ouvrir un compte à part. Un objectif sans premier pas reste un vœu, quelle que soit la beauté de sa formulation.
Deuxièmement : une place dans la semaine. L’objectif doit entrer dans le calendrier sous forme d’heures précises, sinon les affaires urgentes, toujours plus nombreuses que les importantes, le dévoreront. Nous avons expliqué comment répartir les grands objectifs sur la semaine dans le guide du planning hebdomadaire ; et si vos objectifs se disputent le temps, la matrice des priorités vous aidera.
Troisièmement : le point d’étape. Une fois toutes les deux semaines, cinq minutes : qu’est-ce qui a été fait, qu’est-ce qui a gêné, l’objectif est-il toujours juste ? Non pour s’autoflageller, mais pour le réduire, le décaler ou le clore honnêtement à temps. Dans SetTasks, cela se fait naturellement : l’objectif vit comme une liste, les pas comme des tâches datées, le point d’étape comme une tâche récurrente du dimanche, et tout l’édifice ne s’effondre pas quand l’élan retombe.
Quand vous prenez du retard
Vous prendrez du retard. Ce n’est pas du pessimisme, c’est la statistique de tout plan qui dure plus de deux semaines. La seule question est ce que vous ferez à ce moment-là.
Il y a deux mauvaises options : faire comme si l’objectif n’avait jamais existé, ou redoubler d’efforts en culpabilisant. Et une bonne : recalibrer. Garder la direction, changer le chiffre. Trois sorties sont devenues deux, 1 500 euros sont devenus 1 000, l’examen a été reporté à septembre. Un objectif qui rétrécit avec souplesse arrive bien plus souvent au résultat qu’un objectif brisé au premier faux pas. Une règle à noter : changez la cible, pas la direction.
Une petite expérience pour la semaine
Prenez l’objectif qui habite votre tête depuis le plus longtemps. Celui de l’anglais, ou de la course à pied. Réécrivez-le selon les cinq questions : quoi exactement, comment je le mesure, où sont les heures, pourquoi, pour quand. Si « pourquoi » reste sans réponse, félicitations : vous venez de libérer de la place dans votre vie. S’il y en a une, notez le premier pas des deux prochains jours et faites-le. Dimanche soir, regardez ce qui a changé. Très probablement moins que vous ne l’auriez voulu, et plus qu’en trois ans avec ce même objectif dans la tête.
SMART ne rend pas un objectif important et n’ajoute pas de volonté. Il rend l’objectif honnête : tel qu’on peut le voir, le compter, le caser dans une semaine et le rater. C’est cette dernière qualité qui compte le plus. Un objectif impossible à rater est impossible à atteindre, il est condamné à rester une belle intention. Alors qu’un objectif assorti d’une date et d’un chiffre changera forcément quelque chose dans votre vie, même si vous ne le réalisez qu’à moitié.
Questions fréquentes (FAQ)
Que signifie l’acronyme SMART ?
Ce sont les cinq qualités d’un objectif bien formulé : Specific (précis), Measurable (mesurable), Achievable (atteignable), Relevant (pertinent pour vous) et Time-bound (limité dans le temps). La méthode a été décrite par George Doran en 1981 pour les managers, mais elle fonctionne tout aussi bien pour les objectifs personnels.
La méthode SMART convient-elle aux objectifs personnels, pas seulement au travail ?
Oui, et même mieux qu’au travail : dans la vie privée, personne ne vous fixe d’échéance ni ne vous demande de comptes, c’est donc à vous de créer la clarté. Une seule nuance : pour les objectifs dont vous ne maîtrisez pas entièrement le résultat, formulez l’objectif SMART sur le processus, pas sur le résultat.
Combien d’objectifs se fixer à la fois ?
Un à trois, ceux qui changent vraiment l’année, plus quelques petits qui n’exigent pas de volonté. Dix objectifs SMART en même temps font de l’effet, mais ils se disputent la même soirée libre. Si la liste est longue, choisissez d’abord les principaux.
Que faire si l’objectif n’est pas mesurable ?
Mesurez non pas l’objectif, mais le comportement qui y mène. « Devenir plus serein » ne se mesure pas, alors que « vingt minutes de marche sans téléphone cinq fois par semaine » se mesure, et c’est elle qui, en trois mois, vous apporte cette sérénité.
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